VIII
Une huitaine de jours plus tard, le train de 5 h 25 déposait à la gare de Warmsley Heath un homme, grand et bronzé, qui portait un havresac. Sur le quai d’en face, quelques joueurs de golf attendaient le train qui les ramènerait à Londres.
L’homme au havresac sortit de la gare, hésita un instant sur le chemin qu’il devait prendre, puis, apercevant le poteau indicateur s’engagea d’un pas déterminé sur le sentier qui conduisait à Warmsley Vale.
À Long Willows, Rowley Cloade achevait de se faire une tasse de thé, quand une ombre qui s’allongeait sur la table de la cuisine lui fit lever les yeux. Il s’attendait à apercevoir Lynn et ce fut avec autant de désappointement que de surprise qu’il découvrit que la jeune femme qui se tenait debout sur le seuil n’était autre que Rosaleen Cloade.
Elle portait une robe fort simple, avec de larges rayures orange et vertes, une robe « paysanne » d’une simplicité étudiée, qui avait certainement coûté beaucoup plus cher que Rowley ne l’imaginait. Il la voyait pour la première fois vêtue autrement que comme un mannequin qui promène des modèles appartenant à la maison qui l’emploie et elle lui apparaissait comme une Rosaleen nouvelle.
Ainsi habillée, elle ne pouvait, avec ses boucles sombres et ses adorables yeux bleus, renier ses origines irlandaises.
— Il fait si beau, dit-elle, que je suis venue jusqu’ici en me promenant.
Elle semblait avoir renoncé à l’articulation maniérée qui était ordinairement la sienne et sa voix aussi était bien d’Irlande. Elle ajouta :
— David est à Londres.
Elle avait dit cela en rougissant légèrement. Elle puisa une cigarette dans un étui tiré de son sac, en offrit une à Rowley qui la refusa d’un signe de tête, puis essaya d’allumer la sienne avec un ravissant petit briquet en or. Comme elle n’arrivait pas à le faire fonctionner, il le lui prit des mains, fit tourner la mollette d’un coup de pouce très sec et présenta du feu à la jeune femme. Tandis qu’elle se penchait vers lui, il remarqua la longueur de ses cils qui posaient une ombre sur ses joues. Il était en train de penser que le vieux Gordon avait bon goût quand, reculant d’un pas, elle dit, sur un ton de sincère admiration :
— Elle est superbe, cette génisse que vous avez dans le pré du haut !
Surpris et ravi, Rowley se mit à parler de la ferme. Elle l’écoutait avec un intérêt qui n’était point feint, plaçant de temps à autre dans la conversation des remarques qui prouvaient que les choses de la campagne ne lui étaient pas étrangères.
— Mais, s’écria-t-il, vous auriez été pour un fermier l’épouse idéale !
Elle rougit.
— Nous avions une ferme en Irlande. Avant de venir en Angleterre et de…
Elle hésitait. Il dit :
— Et de faire du théâtre ?
Elle sourit.
— Ce n’est pas tellement loin ! Vous savez, Rowley, que je serais encore très capable de traire vos vaches !
C’était vraiment une nouvelle Rosaleen. David Hunter eût-il aimé ces allusions à des travaux de fermière ? Rowley en doutait. David s’efforçait de donner l’impression que la famille était de vieille noblesse irlandaise. Rosaleen devait serrer la vérité de plus près. Son histoire était facile à reconstituer : la ferme, la passion du théâtre, la tournée en Afrique du Sud, un premier mariage, une période d’isolement au cœur de l’Afrique centrale, une évasion, une parenthèse, puis, finalement, un second mariage, à New York, avec un millionnaire…
Rosaleen, c’était incontestable, avait fait du chemin depuis le temps où elle trayait les vaches ! Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir conservé l’air innocent et candide des gens dont la vie a été sans histoire. Était-il possible, d’ailleurs, qu’elle eût déjà vingt-six ans ? Elle paraissait si jeune…
— À quoi pensez-vous, Rowley ? demanda-t-elle brusquement.
— J’étais en train de me dire, répondit-il, que vous aimeriez peut-être visiter la ferme et la laiterie.
— Ça me ferait grand plaisir !
Il lui fit faire le tour du propriétaire, puis parla de lui offrir le thé. Elle consulta sa montre.
— Impossible, Rowley ! Il est déjà terriblement tard et il vaut mieux que je rentre. David doit revenir par le train de 5 h 20 et il va se demander ce que je suis devenue !
Avec une sorte de gêne, elle ajouta :
— J’ai passé ici une heure charmante, Rowley.
Elle était sincère, certainement. Pour une fois, pendant quelques instants, la riche Mrs Gordon Cloade avait été elle-même et non point la créature « sophistiquée » qu’il lui fallait être pour complaire à son frère David, le « cerveau » de la famille. Comme une petite bonne, elle avait pris un après-midi de congé…
Rowley sourit. La jeune femme approchait maintenant de « Furrowbank ». Elle était presque en haut de la colline quand elle s’écarta pour laisser passer un homme qui suivait le sentier en sens inverse. Rowley les vit qui se regardaient. Puis Rosaleen reprit son chemin. Maintenant, elle courait presque…
C’était bien cela ! Une petite bonne qui a pris un après-midi de congé et qui a peur d’être réprimandée si elle rentre en retard. Seulement, c’était tout de même la riche Mrs Gordon Cloade et on ne pouvait se reprocher d’avoir perdu une heure avec elle. Elle pouvait être utile.
Rowley, perdu dans ses pensées, sursauta : quelqu’un lui parlait. C’était un homme de haute taille, coiffé d’un chapeau souple au large bord, un havresac accroché aux épaules. Le personnage, se rendant compte que sa question n’avait pas été entendue, la répétait :
— Suis-je bien sur le chemin de Warmsley Vale ?
Rowley rappela ses esprits.
— Oui, dit-il. Suivez le sentier jusqu’à la route. Là, prenez à gauche. Trois minutes plus tard, vous êtes au village.
Ces renseignements, il les avait donnés plus de cent fois à peu près dans les mêmes termes, les taillis de Blackwell dissimulant à la vue Warmsley Vale, blotti au creux d’un vallon. La question qui vint ensuite était plus inhabituelle, mais il y répondit sans presque y penser.
— Vous avez deux auberges, le Cerf et les Cloches. À choisir, j’aime mieux le Cerf, mais les deux maisons sont aussi bonnes – ou aussi mauvaises – l’une que l’autre. Vous devriez y trouver une chambre.
Il regarda plus attentivement son interlocuteur. Les gens, aujourd’hui, prenaient la précaution de retenir leurs chambres…
L’homme était grand. Il avait le visage bronzé et portait la barbe. Il pouvait avoir une quarantaine d’années et donnait l’impression d’un solide gaillard qui ne devait pas avoir peur de grand-chose. Un étranger, sans doute, ou, plus vraisemblablement, un colonial. Son visage n’avait rien de particulièrement sympathique. Rowley avait un vague sentiment de l’avoir déjà rencontré quelque part. Mais où ? Il s’interrogeait quand l’homme parla de nouveau.
— Pouvez-vous me dire s’il y a par ici une maison qui s’appelle « Furrowbank » ?
Rowley, cette fois prit son temps pour répondre.
— Mon Dieu, oui ! C’est là en haut et vous n’avez pas pu faire autrement que de passer devant si vous êtes venu de la gare par le sentier.
— C’est ce que j’ai fait. Ce serait cette grande maison blanche qu’on aperçoit là-haut ?
— Exactement.
— Un rude morceau ! Ça doit coûter cher à entretenir !
Rowley ne répondit pas. L’homme disait vrai. Ce qu’il ne savait pas, c’était que son argent, à lui Rowley, payait la dépense !
L’étranger s’était retourné pour regarder la villa.
— Cette maison, reprit-il, elle n’est pas habitée par une… Mrs Cloade ?
— Si. Mrs Gordon Cloade.
L’homme sourit, comme surpris et amusé tout ensemble.
— Tiens ! Tiens ! Mrs Gordon Cloade… Elle se met bien !
Il hocha la tête, remercia et reprit sa route. Rowley rentra dans la ferme. Il songeait, fort intrigué. Où diable avait-il déjà vu le type à qui il venait de parler ?
Le même soir, un peu après neuf heures et demie, Rowley pénétrait dans la salle commune de l’auberge du Cerf. Debout derrière son comptoir, Béatrice Lippincott lui adressa un sourire. Mr Rowley Cloade lui était sympathique parce qu’il était bel homme. Rowley se fit servir un verre de bitter et, pendant un instant, bavarda avec les quelques consommateurs qui se trouvaient là, échangeant avec eux des propos amers sur l’activité du gouvernement, le temps et les futures récoltes. Après quoi, prenant Béatrice à part, il lui parla à voix basse.
— Dites-moi, Béatrice, il ne vous est pas arrivé un voyageur, ce soir ? Un grand type, avec un immense chapeau de feutre ?
— Si, monsieur Rowley. Il est arrivé vers six heures. Vous le connaissez ?
— Il est passé devant chez moi et m’a demandé son chemin.
— Pour moi, ce n’est pas un Anglais.
— C’est bien possible. Je serais curieux de savoir qui il est.
Il souriait à Béatrice, qui lui rendit son sourire.
— Si ça vous intéresse, monsieur Rowley, je peux vous le dire. Attendez une seconde !
Un instant plus tard, elle lui mettait sous les yeux, ouvert à la page, du jour, le registre des voyageurs. Sur la dernière ligne, il lut : « Enoch Arden. Capetown. Anglais. »